Shanghai au-delà du Bund : les quartiers anciens que j’ai parcourus

Shanghai ne ressemble à aucune autre ville que j’ai visitée. J’y suis allée en octobre 2016, à l’invitation d’une collègue sinologue de l’Université de Bastia qui participait à un colloque sur l’urbanisme historique comparé. Ce voyage, prévu initialement pour trois jours, a duré dix jours — les archives de la Shanghai Municipal Library m’ont retenue bien au-delà du programme initial.

Le Bund est la première image de Shanghai pour la plupart des visiteurs : cette promenade de cinq kilomètres le long du fleuve Huangpu, bordée d’immeubles néoclassiques et Art déco construits entre 1850 et 1940, représente l’héritage visible de la concession internationale. J’ai passé une matinée entière à documenter les façades des bâtiments, en notant les écarts entre le style affiché et les usages actuels. L’ancien Chartered Bank Building (1923), aujourd’hui reconverti en hôtel de luxe, conserve ses colonnes corinthiennes et ses frises en pierre de Portland — malgré les modifications intérieures inévitables.

Mais c’est au-delà du Bund que Shanghai devient véritablement intéressante pour une historienne.

Les longtangs sont les ruelles résidentielles typiques de Shanghai, datant principalement des années 1850 à 1940. Ce sont des passages étroits entre des rangées de maisons en brique, avec des portails à l’entrée et une vie collective intense. Dans le quartier de Jing’an, j’ai passé deux jours à parcourir ces ruelles avec un plan de 1935 trouvé aux archives. La superposition du plan ancien sur la réalité actuelle révélait les destructions et les préservations : certains longtangs étaient intacts depuis quatre-vingt ans, d’autres avaient été rasés pour laisser place à des tours de verre.

La maison natale du Parti Communiste Chinois, inaugurée en 1921, se trouve dans un longtang du quartier de Xintiandi. Ce site museal, restauré au début des années 2000, illustre une tension caractéristique de Shanghai : la préservation sélective de l’histoire au service d’une narration nationale, dans un quartier dont les immeubles environnants ont été transformés en boutiques et restaurants haut de gamme. La réhabilitation de Xintiandi est un modèle de gentrification culturelle que j’ai analysé dans mes recherches sur le patrimoine méditerranéen.

La vieille ville de Shanghai — le quartier de Nanshi, correspondant à la cité chinoise d’avant les concessions — est un labyrinthe de ruelles autour du célèbre Jardin Yu. Ce jardin privé du XVIe siècle, construit par le mandarin Pan Yunduan, a survécu aux guerres, aux révolutions et aux rénovations successives. En le visitant tôt le matin, avant l’afflux touristique, j’ai pu apprécier la logique spatiale confucéenne de sa conception : chaque espace est prévu pour une méditation progressive, avec des perspectives soigneusement calculées sur les rochers de taihu et les pavillons.

Ce qui m’a le plus frappée dans la vieille ville, c’est la coexistence de temporalités radicalement différentes. Un atelier de calligraphie traditionnel voisine avec un salon de jeux vidéo. Une épicerie familiale vendant des denrées de base se trouve à deux pas d’une boutique de thé haut de gamme ciblant les touristes étrangers. Ces juxtapositions sont caractéristiques des villes historiques en mutation rapide — j’ai observé des phénomènes similaires à Beyrouth et à Palerme.

Les archives de la Shanghai Municipal Library, dans le quartier de Jing’an, conservent des documents exceptionnels sur l’histoire urbaine de la ville. J’y ai consulté des cadastres de 1870, des plans d’architectes de la concession française datant de 1905, et des photographies aériennes de 1932. Ces documents permettent de reconstituer la Shanghai pré-révolutionnaire avec une précision remarquable — et de mesurer l’ampleur des transformations des soixante dernières années.

Un détail que les guides touristiques ne mentionnent pas : la bibliothèque dispose d’une salle de lecture réservée aux chercheurs étrangers, avec des documents en microfilms non numérisés. L’accès nécessite une lettre d’introduction d’une institution académique. Le personnel, d’une courtoisie exemplaire, m’a aidée à naviguer dans les fonds en dépit de ma connaissance très limitée du mandarin.

Le quartier de Tianzifang, dans l’ancien quartier français, est souvent présenté comme une alternative authentique à Xintiandi. Lors de ma visite, il était effectivement moins touristique, avec des artisans et des galeries d’art contemporain installés dans des longtangs du début du XXe siècle. Mais j’ai noté que le processus de gentrification était déjà avancé : les loyers avaient triplé en cinq ans selon les commerçants interrogés, chassant les artisans traditionnels au profit des boutiques de souvenirs.

La question du patrimoine à Shanghai est inséparable de la question de la vitesse. En dix jours, j’ai vu trois longtangs disparaître pour laisser place à des chantiers. La ville se reconstruit à un rythme qui n’a pas d’équivalent dans mon expérience méditerranéenne. Ce phénomène n’est pas nouveau — Shanghai a toujours été une ville de palimpsestes urbains. Mais l’ampleur et la rapidité actuelles créent une urgence documentaire que j’ai essayé de contribuer à combler avec mes photographies et mes notes d’archives.

En rentrant à Bastia, j’ai compris que Shanghai avait modifié ma façon de regarder ma propre ville. Les comparaisons entre une métropole de vingt-six millions d’habitants et une ville de cinquante mille habitants peuvent paraître incongrues — mais les questions posées par la préservation du patrimoine face à la pression immobilière sont les mêmes, à toutes les échelles.

À lire aussi