C’est une question posée par une étudiante lors d’un séminaire sur les routes commerciales de l’Antiquité qui m’a conduite à réfléchir à cette géographie alphabétique particulière. Elle m’avait demandé, avec un sourire malicieux, dans combien de pays commençant par la lettre O j’étais allée. J’ai compté : trois. Oman, Ouganda, et Ouzbékistan. Trois pays très différents, sur trois continents, que je n’avais jamais pensé à regrouper de cette façon. Pourtant, en y réfléchissant, ces trois pays ont un point commun fondamental : ils se trouvent tous au croisement de grandes routes commerciales historiques.
Oman est le pays que j’ai visité le plus récemment, en 2019, pour participer à un colloque sur les échanges maritimes entre la Méditerranée orientale et l’océan Indien dans l’Antiquité et le Moyen Âge. Mascate, la capitale, est une ville qui a réussi un équilibre rare : la modernisation sans rupture avec l’architecture traditionnelle. Les maisons du vieux Mascate, blanches et basses, avec leurs moucharabieh en bois sculpté, sont préservées comme ensemble architectural cohérent alors que les nouvelles constructions de la périphérie obéissent à des règles d’harmonie chromatique imposées par décret.
Ce qui m’intéressait à Oman, c’est son rôle historique comme carrefour maritime. La civilisation de Magan, qui occupait l’actuel Oman entre 3000 et 2000 avant notre ère, était une étape obligée des routes commerciales entre la Mésopotamie et la civilisation de l’Indus. Le cuivre omanais transitait vers les ateliers de bronze de Sumer ; en retour, le lapis-lazuli d’Afghanistan passait par Oman pour rejoindre les cours mésopotamiennes. Le Musée national d’Oman, inauguré en 2016 à Mascate, présente ces échanges de façon remarquablement documentée.
J’ai également visité Nizwa, l’ancienne capitale de l’intérieur omanais, à cent soixante kilomètres de Mascate. Son fort du XVIIe siècle, restauré, domine un souk traditionnel où se vendaient encore, lors de ma visite, des khandjar (poignards recourbés traditionnels) fabriqués par des artisans locaux. La continuité artisanale entre les objets exposés au musée et ceux vendus au souk est frappante.
Ouganda est le pays le plus éloigné de mes préoccupations méditerranéennes habituelles. J’y suis allée en 2003, à l’invitation d’une ONG travaillant sur la conservation des sites historiques du royaume du Buganda. Kampala, la capitale, est une ville construite sur sept collines — disposition qui m’a immédiatement rappelé Rome, sans que la comparaison soit totalement absurde : les collines de Kampala portent chacune un site significatif, depuis la colline de Kasubi avec ses tombeaux des kabakas (rois buganda) jusqu’à la colline de Namirembe avec sa cathédrale anglicane.
Les tombeaux de Kasubi, classés au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2001, sont les sépultures de quatre rois du Buganda du XIXe et début XXe siècle. L’architecture de ces bâtiments en chaume est d’une technicité remarquable : les dômes de paille sont construits selon des techniques transmises depuis des siècles, sans plans ni calculs écrits. Malheureusement, un incendie en 2010 a détruit partiellement le site principal — j’avais pu le voir intact en 2003, et cette destruction m’a particulièrement affectée.
L’Ouzbékistan est le pays qui correspond le plus directement à mes recherches sur les routes commerciales médiévales. J’y suis allée en 1998, à une époque où le pays était encore peu visité par les Européens. Samarkand et Boukhara sont des villes que tout historien du commerce médiéval doit connaître : elles se trouvaient au cœur de la Route de la Soie, à mi-chemin entre la Chine et la Méditerranée.
Samarkand, sous Tamerlan (Timour Lenk) au XIVe siècle, a été l’une des villes les plus importantes du monde. Le Registan — ensemble de trois médersas encadrant une place centrale — est l’un des ensembles architecturaux islamiques les plus impressionnants que j’aie vus. Les carreaux de faïence bleus et turquoise qui couvrent les façades ont été restaurés pendant l’ère soviétique avec un soin variable, mais l’effet d’ensemble reste saisissant.
Ce que j’ai trouvé remarquable à Boukhara, en 1998, c’est la permanence des fonctions urbaines. Le centre de la vieille ville, avec ses bazars couverts organisés par catégories de marchands (tisserands, chapeliers, changeurs), reproduisait la même logique spatiale que les bazars médiévaux décrits par Ibn Battuta au XIVe siècle. Cette continuité fonctionnelle m’a plus appris sur l’organisation commerciale médiévale que n’importe quel manuel.
Trois pays commençant par O, trois carrefours de routes commerciales : le détroit d’Ormuz pour Oman, la connexion entre la côte swahili et l’intérieur africain pour l’Ouganda, la Route de la Soie pour l’Ouzbékistan. La géographie alphabétique peut être une porte d’entrée inattendue vers la géographie historique — et parfois, c’est ce qu’il faut pour briser ses propres habitudes d’investigation.