La calanque de Sormiou est à quarante minutes de voiture de Bastia par le ferry pour Marseille, mais j’ai mis soixante-cinq ans à l’atteindre. J’y suis allée pour la première fois en 2008, à l’invitation d’une collègue archéologue de l’Université d’Aix-Marseille qui coordonnait des recherches sur la grotte Cosquer. Cette première visite a complètement modifié ma conception du temps géologique en Méditerranée.
L’accès à la calanque de Sormiou est limité de juin à septembre en raison du risque d’incendie : la route est fermée aux voitures particulières, et le seul accès en période estivale est à pied ou en navette depuis le quartier de Mazargues. Ma collègue disposait d’une autorisation spéciale liée à ses recherches, ce qui nous a permis d’arriver directement au bord de l’eau. Hors saison, la route est accessible en voiture jusqu’au port de la calanque.
Le port de Sormiou est un hameau de pêcheurs avec une cinquantaine de cabanons — petites maisons de vacances caractéristiques de la côte marseillaise — et quelques embarcations de plaisance. L’eau est d’un bleu-vert spectaculaire, résultat de la profondeur soudaine du fond marin et de la pureté des eaux. Ce que les photographies ne rendent pas bien, c’est l’échelle : les falaises calcaires qui bordent la calanque font entre cinquante et cent cinquante mètres de hauteur.
Mais ce qui m’a amenée là, c’est ce qu’on ne voit pas depuis la surface.
La grotte Cosquer a été découverte en 1985 par Henri Cosquer, un plongeur professionnel originaire de Cassis. Il a trouvé l’entrée de la grotte à trente-sept mètres sous le niveau de la mer actuel, en explorant la paroi sous-marine de la calanque. À l’intérieur de la grotte, il a découvert des peintures rupestres et des gravures datant de deux périodes distinctes : les plus anciennes, des mains négatives et des gravures d’animaux, ont été réalisées entre 33 000 et 27 000 ans avant notre ère ; les plus récentes, des représentations de chevaux, d’aurochs, de cerfs et de pingouins géants (aujourd’hui éteints), datent d’environ 19 000 à 17 000 ans.
L’entrée de la grotte se trouve aujourd’hui sous l’eau parce que le niveau de la mer Méditerranée était trente-sept mètres plus bas qu’aujourd’hui lors de la dernière période glaciaire. La plage de la calanque de Sormiou se trouvait alors à plusieurs kilomètres de la côte actuelle. Les artistes préhistoriques qui ont peint dans la grotte Cosquer marchaient sur terre ferme là où nous nageons aujourd’hui.
Cette réalité géologique — que la Méditerranée était une mer bien différente il y a vingt mille ans, avec une superficie réduite et des côtes sans rapport avec les nôtres — est intellectuellement vertigineuse. J’ai passé deux heures avec ma collègue archéologue à comprendre les implications de cette chronologie pour les migrations préhistoriques en Méditerranée.
La grotte Cosquer n’est pas accessible au public — son entrée sous-marine et la fragilité des peintures rendent toute visite impossible. Mais depuis 2022, une réplique grandeur nature a été ouverte à la Villa Méditerranée de Marseille : la Grotte Cosquer Méditerranée. Je l’ai visitée en 2023, et la reconstitution est remarquable de précision. Les couleurs des peintures, reproduites d’après les photographies et les relevés 3D des plongeurs qui documentent la grotte réelle, sont d’une fraîcheur surprenante — ces pigments d’oxyde de fer et de manganèse ont résisté à vingt mille ans d’humidité.
Le bison marin représenté dans la grotte Cosquer reste l’une des représentations les plus énigmatiques de l’art rupestre méditerranéen. Un animal terrestre peint dans une grotte dont l’entrée donnait, à l’époque, sur une plaine de steppe froide à quelques kilomètres de la mer. Les artistes de Sormiou voyaient probablement ces bisons chaque jour. Aujourd’hui, le bison le plus proche vit à Białowieża, à trois mille kilomètres de là.
Pour visiter la calanque de Sormiou depuis Marseille, le plus simple est de prendre le bus n°23 depuis le métro Saint-Barnabé jusqu’à la maison forestière, puis de marcher quarante-cinq minutes sur le sentier. La descente est modérée mais le retour est montant — prévoyez de l’eau. La baignade dans la calanque est autorisée et l’eau est remarquablement propre grâce aux courants venant du large. Il n’y a pas de restaurant permanent dans la calanque — uniquement un point de restauration saisonnier au port.
Ce que j’emporte de Sormiou, c’est moins la couleur de l’eau (qui est effectivement exceptionnelle) que le sentiment d’avoir marché au-dessus d’une galerie préhistorique. La calanque est belle. Mais ce qui se passe trente-sept mètres sous nos pieds, sur la paroi calcaire submergée, est l’une des archives les plus précieuses de l’humanité méditerranéenne.