Quand j’ai commencé à voyager sérieusement, dans les années 1970, je n’avais pas d’appareil photo. Les premières photographies de mes voyages datent de 1983. Mais j’avais des carnets. Des cahiers d’écolier au début, puis des carnets à couverture rigide que j’ai adoptés après avoir perdu un cahier dans un train entre Brindisi et Tarente en 1976. Cette perte m’a appris quelque chose d’essentiel : le carnet est un outil de travail, pas un souvenir.
La distinction est fondamentale. Un souvenir, on le conserve parce qu’il a de la valeur affective. Un outil de travail, on en fait des copies. Depuis 1977, je photocopie systématiquement mes carnets de voyage avant de partir en expédition — puis, depuis 1998, je les scanne. Je conserve les originaux à Bastia et les copies numériques sur deux disques durs dans des lieux différents. Cette discipline m’a été enseignée par un archiviste de la Bibliothèque de Gênes qui avait perdu toutes ses notes de recherche dans l’inondation de 1970.
Ma méthode de documentation s’est construite au fil des décennies, par essais et erreurs. Voici les principes qui ont survécu à quarante ans de voyages.
Le premier principe : noter le contexte avant de noter le contenu. Avant de décrire un monument, un tableau ou un document d’archive, je note la date, l’heure, les conditions météorologiques, l’état du lieu (foule ou solitude, lumière directe ou diffuse), et mon état physiologique (fatiguée ou reposée, ayant mangé ou non). Ces paramètres contextuels semblent anodins, mais ils expliquent souvent des divergences entre deux visites au même endroit.
En 2005, j’ai revisité la mosaïque byzantine de la Martorana à Palerme, que j’avais vue pour la première fois en 1983. Mes deux sets de notes étaient si différents que j’aurais pu croire avoir visité deux lieux distincts. En relisant les contextes, j’ai compris : en 1983, j’étais arrivée à 15h sous un soleil de juillet, la mosaïque était à contre-jour et j’avais noté des couleurs « ternes ». En 2005, j’étais arrivée à 10h30 en octobre, lumière frontale — les mêmes mosaïques étaient d’un éclat extraordinaire. La mosaïque n’avait pas changé. Mon observation avait changé selon les conditions.
Le deuxième principe : distinguer ce qu’on voit, ce qu’on sait, et ce qu’on interprète. Ces trois niveaux d’information ne doivent pas se mélanger dans le carnet. Je les signale par des signes conventionnels : V (vu), S (su préalablement), I (interprétation). Cette discipline évite ce que j’appelle la « contamination théorique » — la tendance à décrire ce qu’on attend de voir plutôt que ce qu’on voit réellement.
Un exemple concret : lors de ma visite au temple de Ségeste en Sicile en 1989, j’ai noté « colonnes doriques de style sévère, V ». Puis : « construction datée du Ve siècle av. J.-C. selon le manuel de Dunbabin, S ». Puis : « disposition des colonnes suggère un modèle corinthien adapté à des maîtres d’œuvre locaux non helléniques — à vérifier, I ». Cette troisième note m’a conduite, dix ans plus tard, à un article sur les architectes élymes et la reception du style dorique dans la Sicile non-grecque.
Le troisième principe : dessiner ce qu’on ne peut pas photographier. La photographie capture l’apparence globale. Le dessin force à analyser la structure. Je ne suis pas dessinatrice — mes croquis d’architecture sont primitifs. Mais l’acte de dessiner un chapiteau, même maladroitement, force à compter les feuilles d’acanthe, à noter l’angle des volutes, à mesurer visuellement les proportions. Ces informations ne sont pas dans la photographie.
Mon carnet de voyage en Cappadoce (1991) contient vingt-deux croquis de détails architecturaux d’églises rupestres. Aucune de ces churches n’est documentée dans les ouvrages que j’avais emportés. Deux de ces croquis ont servi de base à des articles sur des prototypes iconographiques byzantins.
Le quatrième principe : noter les lacunes. Qu’est-ce qu’on n’a pas pu voir ? Qu’est-ce qui était fermé, inaccessible, mal éclairé ? Ces lacunes sont aussi importantes que ce qu’on a observé — elles définissent les questions à résoudre lors d’une prochaine visite ou à explorer en archives.
Ma liste de lacunes du voyage de Oman (2019) comprend dix-sept items : sept sites d’art rupestre mentionnés dans la littérature mais non encore visités, trois collections privées dont les propriétaires n’ont pas répondu à mes demandes, une section du musée nationale fermée pour restauration. Cette liste est un programme de recherche.
Le cinquième principe, appris tardivement : numéroter les carnets et noter le numéro du carnet sur chaque photographie associée. Pendant vingt ans, j’ai conservé des photographies et des carnets séparément, en supposant que la mémoire ferait le lien. Elle ne l’a pas toujours fait. Depuis 1995, chaque photographie porte au dos le numéro du carnet et la page correspondante. Ce système simple a rendu mes archives utilisables.
À quatre-vingt-cinq ans, j’ai cinquante-trois carnets de voyage. Ils couvrent quarante-deux pays et environ deux cents archives, musées et sites archéologiques. Ils ne sont pas nostalgiques — ils sont des outils de travail que j’utilise encore régulièrement pour des recherches en cours. C’est peut-être leur meilleure qualification.