Bonneville en Haute-Savoie : la ville que les voyageurs traversent sans s’arrêter

En juillet 2015, je traversais la vallée de l’Arve en voiture pour rejoindre Annecy depuis Genève. Mon GPS m’indiquait Bonneville, préfecture de l’arrondissement du même nom, mais je n’avais prévu qu’un arrêt déjeuner rapide. J’y suis finalement restée deux jours. C’est le panneau « Colonne du Centime, 1806 » aperçu en entrant dans la ville qui a déclenché la curiosité — et c’est souvent comme ça que les meilleures découvertes arrivent.

Bonneville est la sous-préfecture de l’arrondissement de Bonneville en Haute-Savoie, coincée entre la rivière Arve et les premières pentes du Bargy. La ville n’est pas mentionnée dans les guides touristiques généraux de la région — Chamonix, Annecy et Megève captent toute l’attention des voyageurs. Pourtant, Bonneville a une histoire politique remarquable qui explique son architecture et sa configuration urbaine actuelle.

La Colonne du Centime est un monument commémoratif élevé en 1806 à l’initiative de Victor-Amédée III de Savoie — mais le panneau était inexact, car la construction date en réalité de 1806, sous le règne de Napoléon. Cette colonne ionique de quinze mètres de hauteur, surmontée d’un aigle impérial, célèbre la contribution des habitants du département du Mont-Blanc (l’ancien Genevois savoyard) au financement des campagnes napoléoniennes. Chaque famille avait versé un centime par livre de revenu.

Ce que cette colonne révèle, c’est le statut particulier de Bonneville dans l’histoire savoyarde. La ville est le siège du comté de Genève depuis le XIe siècle — les comtes de Genève, rivaux des comtes de Savoie jusqu’à l’extinction de leur lignée en 1401, y avaient établi leur capitale administrative. Le château des comtes de Genève, dont il ne reste que des vestiges intégrés dans des constructions ultérieures, dominait la vallée de l’Arve depuis une position stratégique sur la rive gauche du fleuve.

L’histoire médiévale de Bonneville est intimement liée à la géopolitique alpine du XIIe au XIVe siècle. Les comtes de Genève contrôlaient les cols alpins qui permettaient le commerce entre l’Italie lombarde et les foires de Champagne. Bonneville était un point de passage et de péage sur cette route commerciale. J’ai trouvé la trace de ce péage dans un acte de 1253 conservé aux Archives départementales de Haute-Savoie — Annecy, que j’ai consultées avant de poursuivre mon voyage.

L’architecture urbaine actuelle de Bonneville est principalement néoclassique, reflet des reconstructions du XIXe siècle après plusieurs incendies. La place de l’Hôtel-de-Ville, avec ses arcades et ses façades régulières, rappelle les places piémontaises de la même époque — influence directe du duché de Savoie qui intégrait Bonneville dans son territoire depuis 1401. Cette architecture « sarde » (du royaume de Sardaigne dont les ducs de Savoie étaient aussi rois) est caractéristique des villes savoyardes réaménagées au XVIIIe et XIXe siècles.

L’église Saint-Jean-Baptiste, construite entre 1803 et 1810, est un exemple intéressant du style néoclassique de l’Empire en territoire alpin. La façade à pilastres corinthiens et le clocher à dôme bulbeux conjuguent les influences françaises et piémontaises de la période. L’intérieur, bien éclairé, conserve quelques tableaux du XVIIIe siècle rescapés de l’église précédente.

Le marché de Bonneville se tient chaque vendredi matin. Je m’y suis rendue le lendemain de mon arrivée et j’ai pu observer une chose que les marchés touristiques de Chamonix ou d’Annecy n’offrent pas : un marché essentiellement fréquenté par des habitants locaux, avec des producteurs de fromages et de charcuteries de montagne, des maraîchers de la vallée, et des vendeurs de textile de travail. Le beaufort et le reblochon fermiers y étaient à des prix très inférieurs à ceux des boutiques touristiques des stations alpines voisines.

La Gorge du Bronze, petit défilé rocheux où l’Arve s’encaisse entre des parois calcaires à deux kilomètres au sud de Bonneville, est accessible en une demi-heure de marche depuis le centre-ville. Ce site naturel, ignoré des guides touristiques, offre une illustration spectaculaire de l’érosion fluviale dans les Préalpes calcaires. Les strates géologiques visibles dans les parois couvrent environ cent cinquante millions d’années de sédimentation marine — des calcaires du Jurassique que j’avais vus dans des contextes très différents en Corse et en Sardaigne.

Bonneville est à vingt minutes de Genève en voiture, et à quarante minutes de Chamonix. Sa position entre ces deux pôles touristiques fait qu’elle est systématiquement traversée et jamais visitée. C’est une erreur pour ceux qui s’intéressent à l’histoire alpine médiévale et à l’architecture néoclassique savoyarde. La ville est calme, les habitants accueillants, et les prix des restaurants et hôtels sont notablement inférieurs à ceux des stations touristiques voisines.

Parfois les meilleures étapes sont celles que rien ne promettait.

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